Oliver KrauQ

Soirée à la Morgue

Presque deux décennies que Peter travaillait de nuit à la morgue. Bien que rien ne le prédestinait à cette position, il prenait son activité à cœur. Médecin légiste. Il était loin de ses premières envies : la chirurgie esthétique. Mais lors d’un stage, il avait été fasciné par l’importance des autopsies, autant dans les enquêtes criminelles que médicales. Les premières semaines n’avaient pas été simples, elles ne l’étaient pour personne, mais ceux qui passaient cette période étaient « bon pour le service ».

Comme tous les soirs de la semaine à vingt heures, et deux gardes de week-end par mois, Peter relevait son collègue de jour. Ils se connaissaient depuis dix ans, se croisaient une fois par jour, mais ne s’étaient jamais vus en dehors de la morgue.

– Tu n’es jamais en retard, mais jamais en avance non plus, le taquina Michel.

– L’heure, c’est l’heure, répondit Peter.

– Tu aurais dû être horloger.

– Qu’est-ce qu’on a ce soir ?

Michel pointa du doigt deux brancards où l’on devinait deux corps recouverts d’un drap blanc.

– Un type mort dans un accident de voiture, il est un peu amoché. Son nom est Roger quelque chose. L’autre est un top model.

– Quoi ?

– Enfin, on ne sait pas : Jane Doe. Elle a été amenée pendant la pause, j’ai juste sa fiche d’admission, rien de plus. Et ceux qui l’ont déposée sont partis avant que je puisse leur parler, expliqua Michel.

– Étrange.

– Oui, la cause du décès est floue : problème de santé.

– C’est tout ?

– Ouais… et elle est d’une beauté à couper le souffle. Un vrai gâchis de mourir à cet âge.

– Bon, si je n’ai pas d’invité surprise, je devrais être tranquille. Deux autopsies à faire, ça va m’occuper, dit Peter.

– Ce n’est pas ce soir que tu as un apprenti ? ajouta Michel.

– Oui, mais il n’est pas là, encore un qui s’est dégonflé et qui ne viendra pas. Rien de neuf sous le soleil.

– Il est p’tet juste en retard ? En parlant de retard, j’y vais, Hélène m’attend, anniversaire de mariage, tout ça.

– Houla, qu’est-ce que tu fous encore là ? plaisanta Peter.

Une poignée de main plus tard, Michel avait disparu dans un coup de vent et Peter se retrouvait seul dans la morgue. Le légiste acceptait de présenter son travail à un jeune lorsque ses supérieurs lui demandaient. Quelquefois, il s’agissait d’un étudiant en médecine, d’autres fois un élève pompier ou policier. En de rares occasions, il suscitait une vocation inattendue, mais la plupart du temps, ses stagiaires ne revenaient pas. Quelques-uns quittaient même la morgue avant la fin de la vacation.

Peter n’en prenait pas ombrage, c’était compréhensible. Découper des cadavres n’était pas chose naturelle. Il se le rappelait d’ailleurs régulièrement, pour ne pas perdre pied dans la réalité malsaine de son travail.

La pendule indiquait 20h20 lorsque l’on frappa discrètement à la porte.

– Oui ?

– Bonsoir, monsieur, je m’appelle Al, je dois vous assister pour la soirée. C’est l’école qui m’envoie.

– Ah, oui. Vous êtes en retard, mon jeune ami ! plaisanta Peter.

L’autre ne répondit pas et regarda ses pieds.

OK, un timide, pensa le légiste.

– Enfile la blouse là, et dis-moi pourquoi tu as choisi ce stage ?

– J’aime bien les séries policières, et je suis fasciné chaque fois que des enquêtes sont résolues par des indices trouvés par les équipes scientifiques ou légistes.

– Je vois. Tu sais que ce n’est pas de la télé là ? Tu te penses prêt ?

– Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec aplomb.

– Bien, on se boit un café et on attaque alors.

Peter fit un topo rapide à Al, lui expliquant l’importance de leur mission, puis lui présenta les deux cadavres qui allaient les occuper une partie de la nuit. Al consulta sa montre puis souleva le premier drap sur instruction de son mentor.

Michel n’avait pas menti. Une femme brune à la peau ambrée, dont le visage rappelait celui d’une déesse, gisait nue sur la civière. Son corps, intact, donnait l’illusion qu’elle était encore en vie et la voir se relever n’aurait rien eu de surnaturel. Excepté qu’elle était bien morte. La rigidité cadavérique commençait son travail implacable et le décès remontait à moins de 24h. Qui était-elle, de quoi était-elle morte ? Ils allaient devoir le découvrir.

Peter exposa la seconde dépouille. Le nommé Roger Calvin, âgé d’une quarantaine d’années, avait le cou brisé et de nombreuses contusions au niveau du thorax, dont une grande trace violette qui partait de son épaule gauche, pour rejoindre sa hanche droite : une marque de ceinture de sécurité. Le choc avait dû être d’une violence inouïe pour imprégner son corps de cette façon. Pour celui-là, la cause du décès ne faisait aucun doute : une victime de la route.

– On va commencer par la jeune femme, décida Peter.

Il était vraiment curieux de connaître l’histoire qui se cachait derrière ce cadavre. L’accidenté n’avait aucun intérêt et serait une formalité.

Al jeta un coup d’œil à la pendule murale.

– On ne peut pas faire l’autre plutôt ?

– Pourquoi ?

– La fille doit avoir mon âge et j’avoue ne pas être à l’aise, j’ai l’impression que cela pourrait être ma sœur ou ma meilleure amie, et je crains de ne pas être à la hauteur. Si on autopsie d’abord le monsieur, je m’habituerai p’tet ?

Peter salua la sincérité et la réflexion de son apprenti. L’identification aux corps était en effet une des premières choses avec laquelle se détacher, lâcher prise. Mais d’expérience, il savait que la première découpe, comme la seconde et bon nombre de suivantes faisaient le même effet. Quelques jours, voire semaines, étaient nécessaires pour accepter les contraintes de ce job.

Peter approcha la table en inox où reposaient les instruments pour l’autopsie. Il déclencha un petit dictaphone et commença une étude minutieuse du cadavre de Roger Calvin. Poids, âge, taille, signes particuliers et signes cadavériques, ainsi que la description précise des blessures étaient consignés, tandis qu’il prenait des clichés dans le même temps pour garder une preuve visuelle de ce qu’il détaillait.

L’horloge indiquait 21h30 lorsque Peter arrêta son enregistrement et reposa l’appareil photo après avoir immortalisé l’examen.

Puis il se saisit d’un scalpel et se tourna vers Al.

– Prêt ?

Un signe de la tête comme unique réponse, le légiste posa la lame au-dessous du cou du mort, et fit une longue incision jusqu’au bas de l’abdomen. Il écarta la peau de chaque côté avant d’introduire des forceps pour écarter les côtes.

Al ne broncha pas.

– C’est le diminutif de quoi ? lança Peter.

– Hein ?

– Al ? C’est pour quoi ?

– Ah… c’est pour Alphonse, répondit l’apprenti.

– Comme Capone ?

– Je crois.

– Bon, approche la balance, on va peser les organes.

Al s’exécuta et Peter sortit les viscères du cadavre. Ils étaient écrasés, comme une partie des organes vitaux qui n’avaient pas résisté à la compression de la ceinture de sécurité.

Il sectionna le foie et le tendit à Al.

Premier test.

L’apprenti réagit comme un automate, mit ses mains en creux pour recueillir l’organe et le déposa sur la balance.

– 1kg900.

– C’est beaucoup, mais il me semblait bien qu’il était cirrhotique, confirma Peter.

– Ça veut dire qu’il était alcoolique ?

– Dans 90% des cas, oui. Quelquefois, le problème peut être une hépatite virale.

– D’accord.

Peter remarqua que son jeune stagiaire ne semblait pas dégoûté par le foie qu’il avait posé sur le plateau de la pesée. C’était bon signe.

L’autopsie se poursuivit : pesée et dissection des autres organes, les voies aériennes retirées et examinées lorsque vint le tour de la boîte crânienne. Peter brancha la scie circulaire médicale permettant de découper l’os pour exposer le cerveau.

– C’est toujours bon ? On continue ?

Pour seule réponse, Al consulta sa montre.

– Tu as un rendez-vous ? se moqua Peter.

– Non. C’est bon, tu peux y aller avec sa tête, je tiens mieux le coup que ce que je ne pensais, confia le stagiaire.

– Je crois que tu es le premier qui ne vomit pas et participe autant, confirma Peter.

Le grincement de la découpe du crâne emplit la morgue de son bruit aigu, comme si des ouvriers du bâtiment effectuaient des travaux de gros œuvres. Enfin, le cerveau apparut lorsque le scalp fut retiré.

La lumière blafarde de la morgue accentuait la scène morbide qui se déroulait devant les yeux d’Al. Tout « l’intérieur » de feu Roger Calvin s’alignait sur la table métallique. Les rares coulées de sang ruisselaient jusqu’au sol où un trou évacuait tout liquide pour empêcher la stagnation. Peter termina son rapport lorsque 23h sonna.

– On va faire une pause avant de s’occuper de la jeune femme, annonça le légiste.

Al acquiesça.

Dans la salle de repos, déserte, Peter voulut en savoir plus sur son étudiant.

– Alors ? Comment cela se passe ?

– Plutôt bien. C’est impressionnant, mais je crois que je tiens le coup.

– Je te confirme. Tu veux faire quoi après ton école ?

– Je ne sais pas encore. Déjà, je veux me marier et faire en sorte que mon épouse ne manque de rien, c’est ma priorité, pour le reste, j’aviserai.

– Ah oui ? Étonnant que tu penses à ça à ton âge. En général, les jeunes veulent s’amuser.

Le sourire en coin qui apparut sur le visage d’Al lui fit froid dans le dos, sans qu’il ne s’explique pourquoi. Ce jeune homme n’était pas seulement surprenant, mais il l’intriguait du fait de certaines de ses réactions.

Non, t’es un vieux bonhomme stupide, pensa Peter. Pour une fois qu’il pouvait exercer avec un étudiant à la hauteur, pourquoi chercher la petite bête.

Mais son instinct ne le trompait pas.

Alors qu’ils retournaient dans la morgue, un puissant coup sur la nuque le fit sombrer dans l’inconscience…

Lorsqu’il revint à lui, une explosion à la base de son crâne lui donna un vertige tant la douleur était intense. Lorsqu’il voulut porter ses mains sur la blessure, ses bras refusèrent d’exécuter son ordre. Il était attaché, assis sur une chaise. Un serre-fil lui liait les poignets, et un énorme bout de chatterton l’empêchait de parler. Il cligna plusieurs fois des yeux avant que sa vue ne se focalise.

Al était appuyé contre la civière de la jeune femme et fixait la pendule. Lorsque le légiste émit un grognement audible au travers du scotch, le jeune homme se tourna vers lui.

– Ah, tu es réveillé. Désolé, je n’avais pas le choix, dit-il.

Le regard interrogateur de Peter l’invita à lui fournir une explication.

– Bon, OK, tu as le droit de savoir.

Il regarda à nouveau sa montre et se déplaça vers le corps de l’accidenté de la route.

– C’est moi qui ai déposé Samantha cette après-midi.

Peter fronça les sourcils.

– C’est ma petite amie. Enfin, pas encore, mais l’heure tourne et se rapproche, ajouta-t-il alors qu’il jetait un nouveau coup d’œil à la pendule. Tu vois, Samantha est la plus belle fille qui soit. Mais…

Il grimaça avant de continuer.

– Son caractère est… spécial, et je ne suis pas son genre. Elle préfère les sportifs.

Alors que les aiguilles indiquaient 23h45, Al se saisit du cœur du Roger Calvin. Il l’examina scrupuleusement, et décida qu’il convenait pour ce qu’il s’apprêtait à faire. Il le posa sur la poitrine de Samantha.

– Encore quelques minutes, dit-il.

Peter se tortillait sur sa chaise pour essayer de se libérer des liens qui lui entravaient également les chevilles, attachées aux pieds de la chaise.

– Calme-toi ! La seule chose que tu vas gagner, c’est de renverser la chaise et te faire mal, l’invectiva Al.

Le jeune homme s’approcha et tira sur le coin droit du gros scotch qui empêchait Peter de parler.

– Détache-moi, espèce de taré ! ordonna le légiste.

– Je ne suis pas ta…

– Libère-moi !

Al secoua la tête, et repositionna le bâillon adhésif sur la bouche du légiste.

– Je comprends ta réaction, et je ne suis pas fou, dit-il avec une compassion surprenante. Laisse-moi t’expliquer. J’ai été élevé par ma grand-mère. Elle était… comment dire… un peu sorcière sur les bords. Lorsque j’avais six ans, mon meilleur ami s’appelait Panou. Il s’agissait d’un lapin nain. Mais un matin, je l’ai retrouvé mort, il s’était entortillé le cou avec une ficelle et s’était asphyxié. Comme j’étais inconsolable, ma grand-mère l’a ressuscité. Plus tard, alors que j’étais adolescent, elle a recommencé avec mon chien, mort empoissonné. Elle m’a expliqué comment faire lorsqu’elle a senti ses derniers jours approcher en me faisant jurer de ne jamais le faire sur un humain. Mais j’ai rencontré Samantha…

Un nouveau coup d’œil à la pendule et Al arrêta son récit. Il était temps.

23h58.

Son attitude traduisait de l’excitation, comme un enfant devant l’entrée de Disneyland. Son impatience devenait palpable à mesure que la grande aiguille se dirigeait vers le douze.

Le légiste cessa son manège et grogna fort en pointant du menton la jeune femme.

– Oui, elle est parfaite, sourit Al.

Il contourna le brancard et s’immobilisa de l’autre côté.

– Tu vas assister à quelque chose que tu n’as jamais vu.

23h59.

Le jeune homme remonta ses manches et se concentra.

00h00.

Il prononça des mots dans une langue oubliée, tandis qu’il tanguait de droite à gauche, pris dans une transe surnaturelle. Ses mains décrivaient des arabesques au-dessus du cadavre de Samantha. L’étrange cérémonie ne dura pas plus d’une minute.

– Maintenant, on attend.

Il se recula, un sourire aux lèvres.

Samantha eut un spasme et son corps sursauta. Un nouveau soubresaut la secoua et elle ouvrit les yeux.

Peter ne se débattait plus, ne cherchait plus à crier au travers de son bâillon. Il était fasciné, subjugué par la résurrection de la jeune femme.

Le cadavre s’assit, tandis que la raideur de ses membres la handicapait. Elle regarda Al, le visage empreint d’appréhension.

– Ne t’inquiète pas, tu vas regagner rapidement de l’élasticité dans les muscles, la rassura Al, qui répondait à l’interrogation muette de la jeune femme.

Elle lui sourit, toujours silencieuse, avant de se retourner vers Peter qui ne comprenait pas les images que son cerveau tentait d’analyser.

Al colla sa bouche près de l’oreille de sa bien-aimée et lui chuchota : « Il est pour toi ».

Comme une marionnette dont les articulations sont difficiles à maîtriser, Samantha posa les pieds sur le sol. Sa démarche saccadée rappelait celle d’un animal nouveau-né qui fait ses premiers pas dans le monde hostile. Elle fixa de son regard froid et mort le médecin légiste, toujours attaché sur la chaise.

Une proie facile.

Son maintien dégageait quelque chose d’effrayant. La beauté incroyable qui cheminait vers Peter se contorsionnait de façon étrange, presque écœurante, pour ne pas tomber.

Maintenant toute proche, elle plongea sans hésitation ses mains dans l’abdomen de l’homme qui ravala un hurlement. Les doigts déchirèrent la peau avant de fouiller les viscères du supplicié. Déçue, elle se retourna vers Al.

De son index, il tapota sa propre tempe.

Un sourire malsain se dessina sur le faciès de la morte-vivante qui planta ses dents dans le crâne du légiste. L’univers de Peter n’était plus que douleur et il appela la mort de toutes ses forces pour fuir cette réalité qu’il peinait toujours à concevoir.

Son vœu fut exaucé lorsque Samantha commença à lui dévorer le cerveau sous le regard attendri d’Al.

5 thoughts on “Soirée à la Morgue

  1. C’est le propre des nouvelles, mais je suis toujours frustrée avec ce format ! Ça mériterait d’être développé, lol ! Mais les ingrédients que j’aime tellement dans les chroniques sont bien là. Un moment de lecture bien sympathique Mister Krauq ! 🙂

  2. J’ai adoré cette nouvelle! L’auteur est expert à développer et faire augmenter le rythme de l’histoire très rapidement pour ensuite terminer très punché.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*