La Tondeuse

(Extrait des Chroniques d’une autre réalité : premières altérations)

– Vous allez vous marrer, ça fait un peu Stephen King, mais chaque fois que je vais au garage, j’ai l’impression que la tondeuse se rapproche de l’escalier !  

Cette déclaration de Chris déclencha des rires et autres commentaires amusants. Il les espérait, pour se rassurer, mais ce ne fut pas le cas. Une angoisse insidieuse l’avait pénétré et l’impossibilité de s’en défaire commençait sérieusement à lui gâcher ce week-end entre amis. Si on y réfléchissait bien, comment une simple tondeuse pouvait-elle se déplacer toute seule ? non, c’était décidément n’importe quoi ! 

L’installation de Chris et Anne dans leur nouvelle maison remontait à quelques mois. Ils s’y sentaient bien. Il faut dire que la maison offrait des charmes tout particuliers. Un rez-de-chaussée assez classique et quelques chambres en attente d’aménagement à l’étage. C’était la piscine intérieure et l’extraordinaire jardin qui les avaient fait craquer. Le nombre incroyable d’arbres fruitiers et de massifs de fleurs en faisaient un petit jardin d’Eden personnel auquel ils n’avaient pu résister, pourtant conscients de la masse de travail que l’entretien d’un tel espace demanderait.  

Et le sous-sol, garage reconverti en débarras bien pratique. 

La tondeuse y dormait. Chris n’y connaissait rien en tondeuse, c’était un garçon de la ville. Il partageait un appartement avec sa dulcinée et cette maison représentait une nouveauté dans son mode de vie. Il avait dû se renseigner sur les différentes marques et fonctionnalités avant de faire cet achat indispensable pour garder un gazon digne de ce nom. Après de nombreuses comparaisons, il jeta son dévolu sur une Briggs & Stratton, modèle Quantum XLS 60. Il avait d’abord été amusé, puis effaré par le monde des tondeuses, aussi riches en fans et experts que le monde automobile. Manquerait plus que certains fassent du tunning avec… Il avait fait cette réflexion à Anne lors de leur recherche et cela l’avait beaucoup amusé, elle aussi assez surprise par cet univers inconnu et insoupçonné.  

– Tu ne nous as pas parlé d’une poire artisanale pour digérer, lança Oliv’. Son prénom était Olivier et il avait passé son enfance et son adolescence à se battre contre ce diminutif, puis avait fini par rendre les armes. Il serait Oliv’ à vie, un point c’est tout. Ce même combat perdu d’avance pour les Seb ou les Dom. 

– Bien sûr, acquiesça Chris avec un grand sourire, je vais chercher ça. Quelqu’un veut autre chose ? 

– Je ne suis pas contre une autre Smirnoff Ice, plaida Guillaume dont le regard vitreux et l’élocution trahissaient qu’il avait déjà dépassé son quota raisonnable. 

Une ombre d’inquiétude passa sur son visage, si rapide que personne ne la remarqua, exceptée Anne qui le connaissait mieux que quiconque à table. Elle ne dit rien, mais quelque chose n’allait pas, elle en était persuadée. Les canettes de Smirnoff Ice reposaient dans le réfrigérateur du sous-sol. On y accédait par l’escalier proche de la cuisine et Chris savait ce qui l’attendait en bas.  

La tondeuse.  

Tel un prédateur silencieux attendant patiemment sa proie, de longues heures durant, parfois des jours entiers, mais qui ne la laissait jamais s’échapper. Non, c’était stupide. Très terre à terre même s’il aimait lire des histoires d’horreur, il ne croyait ni aux fantômes, ni aux revenants, ni à n’importe quelle autre forme de manifestation dite “paranormale”. Un roman de Stephen King lu récemment, traitant d’une voiture animée et « vivante », avait dû déclencher dans son inconscient une auto suggestion que sa propre tondeuse pouvait être hostile. Après tout, les objets ayants leur propre vie et voulant se venger dont on ne sait quoi, peut-être simplement de leur condition d’objet, constituait un thème récurrent chez les écrivains d’histoires fantastiques.  

Mais ce n’était que des histoires. 

Il poussa la porte et actionna l’interrupteur qui inonda l’escalier d’une lumière rassurante. Il ne voyait pas au-delà de la douzième marche, l’escalier faisant un coude vers le garage dont les néons un peu fatigués avaient fini malgré tout par s’allumer, après quelques secondes de clignotements, comme autant de protestations. Chris tenta de vider son esprit avant d’amorcer le virage de marches qui lui donnerait une vision d’ensemble du sous-sol. Ça n’était pas possible, la tondeuse avait encore grappillé quelques centimètres, il en était persuadé. L’angoisse qui l’étreignait depuis quelques jours, grandissant inexorablement, était proche de basculer en peur. Sans quitter la Briggs & Straton des yeux, dont le rouge orangé du réservoir à herbes tranchait avec le gris mat du reste de la carcasse de la bête, il se dirigea vers le réfrigérateur et attrapa quelques cannettes. Il en profita pour prendre une bouteille de Coca-cola et une autre de jus d’orange par la même occasion, pour limiter ses visites au garage. 

Anne observa attentivement l’homme qui partageait sa vie. Depuis son retour du garage, quelque chose clochait. Elle détectait une légère tension, presque imperceptible, mais les femmes ne possédaient-elles pas un sixième sens pour ça ? depuis quelques temps, elle le savait atteint de crise d’insomnie, qu’elle imputait au stress du déménagement, de l’aménagement de la maison, couplé avec quelques soucis de réduction d’effectifs à son travail, qui l’avait positionné sur un siège éjectable. Le licenciement économique lui avait été épargné, du moins pour cette fois, mais d’autres étaient passés à la trappe, sacrifiés sur l’autel de la crise. Anne décida de lui en parler dès lundi, quand le week-end serait terminé et que les invités auraient regagné leurs pénates. 

La soirée passa, entre discussions semi-sérieuses et grandes rigolades, puis chacun s’installa où il put pour dormir, les chambres non aménagées de l’étage servant de dortoir improvisé. Mais cette nuit-là encore, Chris ne put trouver le sommeil avant l’aube, se tournant et retournant dans le lit. Il se leva même pour faire un tour dans son jardin. Anne ne bougea pas, faisant mine de dormir, mais l’inquiétude de ressentir la détresse chez son partenaire ne la quittait plus maintenant. 

Dimanche pointa son nez. Il apporta d’autres bons moments, de barbecues en parties de pétanque, avant de voir le départ des invités, chacun ayant de la route pour rentrer. Et enfin Anne et Chris furent seuls. 

Et le moment où Chris dû retourner au garage arriva. Toute la journée, il s’était arrangé pour qu’à chacun leur tour, les invités aillent chercher des boissons fraiches quand c’était nécessaire. Mais il ne pouvait plus se défiler. Une fois encore, il déboula dans le sous-sol avec la certitude que la tondeuse s’était encore rapprochée de l’escalier. 

– Tu comptes aller où ? il criait presque. Tu crois vraiment que tu peux grimper les marches avec tes petites roues, comme ça… Je ne vais pas te laisser faire, je te préviens !  

Il menaçait la tondeuse en la pointant du doigt, la rage ayant provisoirement pris la place de la peur. Ce fut à ce moment qu’il remarqua Anne, sur la dernière marche de l’escalier, lui opposant un regard qui ne trahissait aucun sentiment, bon ou mauvais. Il esquissa un sourire rassurant, le genre de sourire de mauvaise foi qui voulait dire “T’as vu, je joue bien la comédie” ou encore “Je me suis cogné le pied sur la tondeuse et j’extériorisais la douleur en l’engueulant, on fait tous ça non ?”. Anne continua de le fixer, l’air maintenant perplexe, puis tourna les talons sans mots dire. Chris, à présent calmé, se sentait comme un enfant qui venait de faire une bêtise, tout penaud d’avoir fait de la peine à ses parents. Mais très vite, la tondeuse repris toute la place dans son esprit et il décida d’en avoir le cœur net une bonne fois pour toutes. Il farfouilla dans les cartons de jouets de la petite, en vacances chez les grands parents pour l’été. Certain que son tableau noir se trouvait au sous-sol, il chercha fiévreusement et mit enfin la main dessus et attrapa les craies qui l’accompagnaient. Il traça alors des traits à chaque roue de la tondeuse, tout comme le héros du Horla avait recouvert le sol de sa chambre de farine pour piéger l’être surnaturel. Il ne lâcha pas la machine des yeux alors qu’il était accroupi près d’elle, sentant son hostilité, sa méchanceté palpable.  

– Voilà, ose bouger maintenant ! lui ordonna-t-il, puis il remonta au rez-de-chaussée.  

Il trouva Anne dans la cuisine, qui lui annonça le menu du soir, ne faisant absolument aucune allusion à ce qui était arrivé dans la garage. Il s’approcha, lui déposa un léger baiser sur la joue et s’installa à table. Ils parlèrent des travaux encore à effectuer, ne sachant par quel bout commencer tant il y en avait, mais Chris ne put s’empêcher de penser à la tondeuse, maintenant curieux de découvrir s’il devenait simplement fou, ou non. Anne avait la capacité de faire un festin avec trois fois rien, et ce fut l’estomac bien rempli qu’ils se dirigèrent vers le canapé pour une soirée télé méritée, après l’activité inhabituelle du week-end. Mais Chris n’apprécia pas le film, jetant sans cesse des regards vers la porte du garage, tendant discrètement l’oreille, la tondeuse prenant toute la place dans ses pensées, devenant une obsession. Puis il n’y tint plus ! 

– Je vais me chercher une bière, tu veux quelque chose ? demande-t-il à sa compagne qui releva la tête, posée sur sa cuisse, position dans laquelle elle s’endormait souvent.  

– Tu vas au garage… maintenant ? répliqua Anne. 

Chris trouva cette interrogation étrange, certainement liée avec son petit scandale dans le sous-sol lorsqu’il avait braillé sur la tondeuse un peu avant le repas. Elle devait le prendre pour un cinglé, ce qui n’augurait rien de bon pour leur avenir. Et s’il l’était ? si on analysait froidement la situation, il ne pouvait s’empêcher de croire que sa tondeuse, cet objet inerte, cette Briggs & Stratton achetée d’occasion sur un site internet, se déplaçait petit à petit vers l’escalier, avec des intentions malsaines ! et si c’était vrai ? et si les faits divers de gens qui s’étaient malencontreusement tués avec leur tronçonneuse ou autres outils dangereux n’avaient été eux aussi que victimes de ces mêmes appareils ? décidément, cela devenait du délire, et il n’avait qu’un seul moyen d’y mettre fin !  

– Ben oui, c’est là où sont les bières, conclu-t-il avec un grand sourire qui ne rassura pas Anne plus que lui-même, se levant et se dirigeant vers la porte de l’escalier. 

Il sentit une sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale, alors qu’il s’engagea sans hésitation dans l’escalier. Et si rien n’avait bougé ? cela signifierait-il qu’il est cinglé ? peut-être que la tondeuse est trop maline pour se faire berner par ses traits de craies ? mais il en aurait le cœur net dans cinq marches, quatre, trois, deux… 

Spécialiste à “un, deux, trois… soleil” dans son enfance, ce fut la peur qui le figea instantanément. La tondeuse avait bougé d’au moins cinq centimètres. Son esprit combattit la terreur qui l’étreignit de sa main froide pendant de longues secondes, avant qu’il ne puisse à nouveau remettre ses jambes en mouvement et descendre la volée de marches restantes. Il contourna lentement la tondeuse, ne la quittant pas du regard, prêt à bondir hors de portée au moindre mouvement. Le mur du fond soutenait plusieurs outils, dont une énorme masse. Il l’attrapa fermement et l’abattit de toutes ses forces sur la Briggs & Stratton. Ce ne fut qu’au troisième coup que la tondeuse éclata littéralement, l’impact dispersant de nombreux morceaux de plastiques gris dans toutes les directions alors que Chris continua de frapper frénétiquement. 

– Tu croyais vraiment que tu allais t’en tirer comme ça ! cria-t-il entre deux coups. 

– Chris ? Chéri ? 

Anne se tenait droite comme un “i”, encore sur la dernière marche, comme si le sol du garage pouvait lui bruler les pieds. Chris s’arrêta net dans son mouvement, la tondeuse totalement détruite à ses pieds. 

– Je suis désolé, balbutia-t-il, alors que la tension et la peur accumulées depuis des jours s’estompaient. Tu vas me prendre pour un taré, mais cette putain de tondeuse se déplaçait toute seule depuis des jours, j’ai fait des marques à la craie pour en être sûr !  

– Tu n’es pas fou…  

Elle avait dit ces mots avec un calme incroyable, puis elle se déplaça vers lui, d’un pas léger, survolant presque la distance qui les séparait. Elle posa alors ses mains sur les siennes, lui faisant lâcher la masse, qu’elle attrapa fermement. Puis, laissant son compagnon complètement abasourdi, elle se précipita dans l’escalier et disparu rapidement. Il ne fallut que quelques secondes avant que Chris n’entende des coups métalliques, répétés, qui le sortirent de sa torpeur. Il se jeta dans l’escalier, grimpa les marches quatre par quatre et déboucha dans la cuisine où Anne finissait de pulvériser le lave-vaisselle à grand coup de masse. Sa première pensée fut l’étonnement de voir la femme de sa vie soulever aussi aisément l’outil et l’abattre sur l’appareil électroménager, plutôt que de se demander pourquoi. Puis Anne stoppa net, se tourna vers son conjoint 

– Tu n’es pas fou, le lave-vaisselle essaie de me “manger” depuis quelques semaines, je pensais que c’était moi qui devenait folle.  

Elle lâcha la masse, soulagée, et se jeta au cou de Chris, en pleurs, qui la serra très fort. 

 

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