Catacombes

Première nuit où la température descendait au-dessous de zéro, et ce n’était que le trois octobre. Cet hiver commençait tôt et promettait d’être rude. Ces dernières années avaient vu affluer de nombreux “sans domicile fixe”, et de plus en plus jeunes. Il s’appelait Gérard et vivait dans la rue depuis presque une décennie, et dire qu’il avait presque réussi sa vie, que les gens le respectaient.  Maintenant, il était considéré comme un déchet de l’humanité à qui on faisait une faveur quand on lui jetait cinquante centimes d’euros. Il avait rangé sa dignité depuis trop longtemps pour que la piqûre de la honte le fasse encore souffrir.

Né il y a soixante et un ans, il a grandi dans le dix-huitième arrondissement comme un vrai petit parisien.  Ses parents étaient des syndicalistes convaincus, qu’il a longtemps soupçonné d’avoir épousé la cause communiste. C’était tout naturellement qu’on le retrouva à vingt-ans sur les barricades lors des évènements de Mai 68.  Puis, comme beaucoup d’anciens soixante-huitards, Gérard avait retourné sa veste pour devenir un rouage du capitalisme. Même si la plage se trouvait sous les pavés, il fallait de l’argent pour aller sur celles des plus belles iles du pacifique, et ce n’était pas une idéologie qui payait ce genre de loisir. Il devint cadre dans une société de téléphonie qui eut de sérieux problèmes financiers en mille neuf cent quatre-vingt-seize. A son licenciement économique, les indemnités reçues partirent rapidement en fumée pour payer son divorce quelques mois plus tard. Cela faisait des années que son couple battait de l’aile et la perte de son emploi en avait scellé son destin.

Pour le meilleur et pour le pire, sauf pour le pire.

Ses biens vendus pour payer les avocats et les huissiers, il tomba dans la spirale de la dépression, une spirale infernale qui l’avait finalement mené à la rue. Depuis dix ans, il était Gégé le clochard, mendiant chaque jour pour s’acheter de quoi manger et de l’alcool dont l’ivresse le réchauffait et lui faisait oublier sa condition.

– Dégage de là, on t’a déjà dit qu’on ne voulait plus de clodos à la gare !! m’invectiva le policier comme on chasse un insecte dérangeant lors d’un pique-nique.

– Pardon monsieur l’agent, je pars tout de suite, mais il fait si froid, plaidai-je, espérant attirer un peu de compassion. Il fallait toujours rester humble devant les flics. Ils nous considéraient presque tous comme des chiens galeux qui monopolisaient inutilement leur temps. Mal leur répondre apportaient aussi souvent des ennuis  que baiser la Sonia filait la chaude-pisse.

– Pas notre problème, rétorqua l’autre, y’a des foyers si tu veux pas rester dehors !

– Ou les égouts, ajouta discrètement le second représentant des forces de l’ordre à son collègue mais suffisamment fort pour que je l’entende. Le genre d’humour méchant, gratuit, humiliant et inutile, à croire que les flics avaient une formation spéciale pour ça.

Les policiers sont une plaie pour nous. Il est hors de question que j’aille dans un foyer et ils savent bien qu’aucun SDF ne s’y rends de plein gré. Mes possessions tiennent dans deux sacs : Un sac de sport qui ne ressemble plus à rien, mais que j’ai pu préserver tant bien que mal de ma vie passée, et un sac poubelle solide. Et dans ces foyers, le risque de se faire dépouiller est plus important que dans la rue. Bien sûr, il me reste que peu de vestiges “d’avant”, principalement un briquet Zippo : ma possession la plus précieuse.  Il n’a pas de valeur sentimentale, ni pécuniaire, mais je m’accroche à lui comme s’il était le dernier lien avec mon autre vie, dont la réalité m’échappe.  Je ne l’utilise que très rarement.

J’ai appris que les riverains et la SNCF s’étaient plaint de notre présence à la gare, que “cela ne faisait pas propre” et qu’il fallait “nettoyer ça”. Le “ça” nous désignant évidemment.  Je ne sais pas où je vais pouvoir me protéger du froid cette nuit, mais la gare n’est plus une option. Elle a pourtant été mon abri depuis plusieurs années, m’empêchant crever de froid.

La gare et le pinard.

Cette quantité de vin rouge bon marché, en bouteille plastique, que je bois pour supporter cette vie.  Il y a vingt ans, j’avais une cave digne de ce nom, des grands crus de cépages renommés, et c’était un honneur lorsque je sortais une rareté à déguster entre amis. Maintenant, je m’enfile sans honte des litres de cette piquette râpeuse et aigre, qui n’a d’intérêt que l’état second dans lequel je me retrouve.

Bon, je vais aller voir si je peux me trouver un endroit correct et assez sûr vers la place d’Italie.

Et si je laissais le froid m’emporter ? Une solution définitive, radicale mais libératrice ? Soit j’ai trop bu, soit pas assez. J’ai déjà essayé de mettre fin à la misère dans laquelle je survis depuis trop longtemps. Mais j’ai échoué, par lâcheté ou par instinct de survie, et je continue cette non-vie jusqu’à ce que la faucheuse mette fin à ma souffrance.

Monter le boulevard de l’hôpital est très fastidieux et j’arrive aux abords de la place d’Italie quinze minutes plus tard. J’ai pris soin de rester sur le trottoir de gauche pour éviter le commissariat, on ne sait jamais.

Les rares endroits pertinents sont déjà occupés par d’autres pauvres hères. Je m’engage sur la droite, avenue de la sœur Rosalie. Je trouve étrange qu’une si petite rue soit qualifiée d’avenue d’ailleurs, mais c’est ce qui fait le charme de la capitale. Je serre mon Zippo dans la poche de mon pantalon élimé. Je m’arrête une seconde pour une nouvelle rasade de vin et je réajuste mon vieux manteau, le froid se fait de plus en plus pénétrant. C’est alors que je remarque la plaque en béton, presque à l’intersection de la rue suivante. Elle est descellée. Une curiosité alcoolisée m’incite à en savoir plus sur cette étrangeté. En la poussant, elle pivote avec facilité, révélant des marches grossièrement taillées formant un escalier naturel dans la roche… je suis estomaqué, je viens de trouver une entrée cachée des catacombes. Voilà un endroit chaud et sec où passer la nuit. Un rapide coup d’œil alentour : je suis seul. La lumière blafarde du lampadaire le plus proche me permet de voir deux mètres de dénivelé, pas plus. J’attrape un gros morceau de bois que j’entoure d’un linge nauséabond, sur le tas d’ordure attendant les éboueurs, et j’improvise une torche. J’entre et actionne la plaque pour qu’elle se remette en place, effaçant toute trace de mon intrusion et de la présence de cette entrée. Dans le noir le plus complet, j’actionne mon Zippo. Le linge ne prend pas. Pourquoi je ne me suis pas assis là juste pour dormir, je ne le saurai jamais, mais il fallait que j’explore ce tunnel. C’est la chose la plus excitante qui me soit arrivé depuis que je vis dans la rue et je suis redevenu un enfant espiègle, avide d’aventure. Je sors une flasque d’alcool fort – du Gin – de la poche de mon manteau comme un magicien fait apparaître un bouquet de fleur.  Je sacrifie la dernière gorgée en imbibant ma torche improvisée. Cette fois, le Zippo enflamme le linge.

J’ai toujours entendu dire qu’il faut une tenue complète de spéléologue pour les catacombes parisiennes, mais ce tunnel est large et je peux presque me tenir debout. Les murs ne recèlent aucune humidité et après dix minutes, j’arrive dans une salle un peu plus grande, avec trois embranchements. Des alcôves sombres se trouvent de chaque côté et des boules blanches reflètent la lueur de ma torche. Je n’ai plus froid mais des frissons me parcourent lorsque je m’aperçois qu’il s’agit d’ossement humain, une majorité de cranes me regardent.

– Calme toi, c’est les catacombes, me rassurai-je à haute voix.

Dans ce silence, ma voix rebondit et s’amplifie. C’est à ce moment que j’entends une faible litanie me parvenant du boyau le plus à gauche. Je ne suis pas seul ! Une nouvelle rasade de pinard, la dernière constatai-je en jetant la bouteille, et je m’enfonce plus profondément sous Paris. Après cinq minutes, je distingue une lueur fragile qui se réfléchit et je perçois des chants monotones. Je plante ma torche dans une aspérité et je continue prudemment ma progression. Le tunnel stoppe net et j’ai une vue plongeante sur une grande salle alors qu’une scène invraisemblable se déroule sous mes yeux.

Six individus, vêtus de longues robes blanches et masquant leur visage me font penser à des adeptes du Ku Klux klan. Un pentagramme noir orne le torse de chacun d’eux. De nombreuses bougies allumées éclairent cette salle. En me penchant un peu plus, je remarque avec horreur une jeune femme blonde, nue, attachées au centre de la pièce. Des chaines entravent ses poignets et ses chevilles, l’écartelant dans une position obscène qui aurait presque pu être excitante. Un septième personnage entre alors en scène et agite un objet sous le nez de la jeune femme qui se réveille instantanément. Reprenant ses esprits, la terreur la fait se contorsionner, les chaines s’entrechoquent alors que ses cris sont étouffés par le bandeau lui recouvrant la bouche. Des larmes me montent aux yeux alors que je devine que le couteau que brandit le nouveau venu va faire basculer cette scène irréaliste. Des phrases prononcées dans une langue que je ne reconnais pas me font penser à une prière alors que celui que je considère comme le chef se penche vers sa victime. Il dessine des arabesques imaginaires avec la pointe du couteau, sans entailler la peau de pèche de la jeune femme au bord de la crise de nerfs. Je détourne le regard au moment où il ouvre la poitrine de sa proie avec une sauvagerie encouragée d’acclamations des autres participants. Qu’est-ce que je fais là ?

J’ose de nouveau regarder et il a extirpé le cœur encore palpitant du corps sans vie devant lui et c’est plus que je ne peux supporter. Je repars rapidement en sens inverse, attrape ma torche presque éteinte, et il me faut à peine cinq minutes pour ressortir vers la réalité du froid parisien. Je n’arrive plus à respirer tellement mes poumons me brulent et je suis complètement dessaoulé alors que la vision de ce dont je viens d’être témoin me hante. Je continue de courir alors que mon corps entier me hurle que ce soudain exercice est une pure folie, pour arriver enfin sur la place d’Italie où les voitures me rassurent. Je m’effondre sur un banc pour reprendre mes esprits et la maitrise de mon corps…

Cela fait quelques heures maintenant que je suis prostré sur ce banc. Le jour se lève, le trafic routier s’intensifie et la ville tout entière s’éveille. Ai-je vraiment vu ce que je crois cette nuit ? Peut-être que je deviens fou ? Peut-être que l’alcool bon marché m’a fait halluciner ? Non ! j’ai vraiment été témoin d’un meurtre déguisé en sacrifice à la gloire de je ne sais quel dieu dont je ne veux rien savoir. Je dois alerter les autorités.

– On n’entre pas, monsieur, désolé, suggère le flic à l’entrée sur un ton qui se veut être un ordre.

– Je voudrais signaler un meurtre, une jeune femme a été assassiné dans les catacombes par des fous en robes blanches !

– Bien sûr, je transmettrai aux inspecteurs votre témoignage, bonne journée. Et ne restez pas dans le passage, conclut-il.

La moutarde me monte au nez et je commence à bégayer devant autant d’injustice. Sous prétexte que je suis un clochard, je ne suis pas pris au sérieux et une femme est morte dans d’atroces circonstances.

– Je veux parler à votre supérieur !

Cette fois, le policier ne me regarde même pas et m’ignore. Que dois-je faire ? Un scandale où j’aurai de toute façon tort, vu ma condition ?

– Laissez le passer gardien, je vais prendre sa déposition.

– C’est un clochard ivre, ils ont toujours une chose extraordinaire à déclarer lorsqu’ils sont saouls, plaide le policier en faction à l’entrée du commissariat.

– Je ne vous ai pas demandé votre avis, laissez-le passer, ordonna l’inspecteur.

Le flic me jette un regard mauvais, se sentant humilié par son supérieur qui semble vouloir me donner une chance. Je sais que je paierai l’affront qu’il a subi la prochaine fois qu’il sera en patrouille et tombera sur moi. Tant pis, les images de la nuit sont encore trop fraiches pour me soucier d’autres choses. Bizarrement, je n’ai pas envie d’alcool. Le jeune inspecteur, vêtu d’une paire de jean et d’une veste en cuir recouvrant une chemise à rayures fines m’invite à le suivre dans son bureau. Ce n’est pas la première fois que je me retrouve au commissariat, mais ce ne sera pas pour être placé dans une cellule de dégrisement suite à des troubles à l’ordre public. Le bureau est austère, comme toujours, le même type d’endroit que l’on voit dans les séries américaines que je visionnais des années en arrière, quand j’avais encore une télévision et un canapé pour m’installer devant. Ce Kojak français s’installe devant son ordinateur et me regarde quelques secondes fixement.

– Je vous écoute, vous avez parlé d’un meurtre, c’est bien cela ?

– Oui, j’ai découvert une entrée des catacombes ! je poursuis en lui détaillant tout ce dont j’ai été témoin. Il m’écoute sans rien écrire, me pose des questions mais ne remets à aucun moment en doutes mes dires.

– Avant d’ouvrir une procédure, il faut que vous sachiez que si ce que vous me dites est vrai, je vais avoir besoin de preuves.

– Venez avec moi, je vais vous montrer, insistai-je, sans imaginer la portée de cette déclaration.

Il réfléchit quelques secondes…

– Ok, allons-y ! Il se saisit d’une lampe torche et nous sortons vers l’avenue de sœur  Rosalie.

En route, il me fait un rapide laïus sur la législation concernant les catacombes, injustement qualifiées. Il s’agit en fait d’anciennes carrières souterraines, interdites d’accès. Vers la fin du XVIIIe siècle, le lieutenant général de la Police a donné l’ordre de faire déplacer les ossements des fosses communes pour faire face à la saturation des cimetières parisiens. Ainsi, près de six millions de dépouilles ont reçu ce nouveau domicile sur plus de trois cents kilomètres de galeries et tunnels qui s’étalent sur trois niveaux, plusieurs dizaines de mètres sous la surface. Il me précise pour me faire peur sans doute, que pénétrer dans les catacombes est passible d’une amende. Ce n’est pas ce qui me fera peur d’y retourner, mais les hommes en robes blanches. Il est impressionné lorsque je fais pivoter la dalle en béton pour révéler l’entrée mais je reste bloqué alors qu’il descend les premières marches que sa lampe éclaire. Non, je ne peux pas y aller !

L’inspecteur se retourne et me rassure.

– Je suis armé, vous n’avez rien  craindre, allons-y ! Ordonne-t-il.

Je m’exécute mais une boule d’angoisse me serre l’estomac, une douleur différente que celle de mon ulcère que l’alcool entretien depuis tant d’années. Nous arrivons rapidement dans la première salle aux trois embranchement et l’inspecteur me jette un regard interrogateur, suivi d’un hochement de tête me demandant quel tunnel suivre. Je pointe du doigt celui de gauche. La lampe électrique du flic révèle bien plus de détails des murs qui nous entourent que ma torche improvisée. Il y a une multitude d’inscriptions à la bombe, des tags plus ou moins effacés, vestiges de passage  d’anciens visiteurs. Nous sommes tout proche de l’ouverture vers la salle où j’ai vu cette pauvre jeune fille se faire découper la nuit dernière et je me fige à nouveau. Le flic semble tout excité et accélère le pas. Il se place exactement où j’ai vu cette horrible scène. Il se tourne vers moi, l’air déçu et me dit qu’il n’y a rien, même pas la table que j’ai décrit, pas de sang, pas de bougies. Il n’est pas possible que tout ait été nettoyé et déménagé en si peu de temps. Ai-je eu une hallucination ? Une nouvelle angoisse me saisit, je vais passer quelques heures en garde à vue, ou faire un stage à Saint-Anne, ce qui serait pire que la taule. L’inspecteur m’invite à vérifier par moi-même, il me tend même la torche électrique. Le faisceau balaie la salle. En un clin d’œil, je vois la table, couverte de sang, les bougies éteintes et je découvre d’autres détails que je n’avais pas observé hier, des anneaux en fer scellés aux murs, un crochet de boucher, lui aussi scellé au mur, et des piques en fer sur le sol.

Une douleur fulgurante à la base du crâne me brouille la vue. Je tente de lutter contre l’inconscience qui s’abat sur moi, dans une incompréhension totale, mais cette bataille est perdue d’avance, mon corps décide de me faire sombrer pour ne plus avoir à supporter cette douleur intense.

J’ai soif. Et j’ai du mal à respirer, comme si j’avais la tête sous une couverture. Les cloches de Notre-Dame résonnent dans ma tête. Mais je ne suis pas dans un lit confortable, je suis debout. Non. Je suis en position verticale, c’est plus juste car mes pieds ne me supportent pas, et mes poignets sont douloureux, comme mes bras et mes épaules, en position levés. Quelque chose emplie ma bouche, un torchon peut-être, m’empêchant de parler, ou crier. Et j’ai terriblement soif. Mais cette soif, cette douleur à la tête, aux poignets et aux bras, ne sont rien comparés à la terreur qui m’envahit.

On retire le sac en toile qui me recouvrait la tête et je suis en face du flic qui me regarde avec un sourire malsain. Je suis dans la pièce, les bougies sont allumées et les individus en toge d’hier sont en arc de cercle autour de moi. Il me retire le chiffon que j’ai dans la bouche et je ne peux que balbutier les maigres mots que mon cerveau arrive à envoyer.

– Pourquoi ? Pitié, s’il vous plait, pitié…

Une complainte pathétique qui ne fait que déclencher un rire satanique tandis que l’inspecteur met son masque pointu en place, devenant un fou anonyme parmi les siens. Il me montre alors mon Zippo, qu’il actionne et jette à mes pieds.

Une douleur absolument incroyable s’empare de ton mon être qui s’embrase, brulant jusqu’à mon âme, me libérant de cette vie maudite…

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