Oliver KrauQ

Joyeux Noël

Il y avait bien longtemps qu’Henry n’en avait plus rien à foutre de Noël. Si longtemps même, qu’il avait de la peine à se souvenir quand cela avait cessé de compter. Cette fête de merde ne servait qu’à décevoir les gosses, leur mettre leur première vraie baffe dans la vie, pour les habituer : ils allaient en prendre tellement ensuite. Sa dernière célébration du réveillon devait remonter à une vingtaine d’années pour ce vétéran de guerre. Installé dans son canapé décousu, vieux et sale, Henry avala plusieurs gorgées de sa Budweiser, avant de la reposer sur la table basse, envahie par d’autres cadavres de canettes qui côtoyaient ceux de paquets de chips. Il laissa échapper un rot sonore qui fit trembler tous les meubles du salon. Télécommande à la main, les chaines défilaient, mais avec cette connerie de Noël, la télévision ne diffusait que des émissions pourries, pleines de chialeries insupportables. Quelle misère…

Ce soir, la plupart des gens allaient manger une dinde, et attendre minuit pour filer des cadeaux à leurs sales mioches. Ces abrutis se seront ruinés en jouets, que leurs rejetons casseront en une semaine, sans jamais apprécier comment leurs parents se seront saignés pour leur offrir. Lui aussi était entré dans ce système. Il se rappela comment son jeune fils David avait fait tomber le petit robot hi-tech du premier étage, « pour voir s’il pouvait voler ». Ce même robot qui lui avait couter 150 dollars, et fait parcourir la moitié de la ville pour enfin trouver un magasin, qui n’en avait plus qu’un en stock. Henry était parti en Irak juste après et n’avait revu son fils que deux fois depuis. Pour le divorce et le jour de la remise des diplômes. Le dernier coup de fil datait de sept ans plus tôt, pour lui annoncer qu’il était grand père. David et sa femme, qu’il n’avait jamais vu, avaient eu des jumeaux… bah, qu’ils aillent se faire empapaouter chez les grecs ceux-là aussi. Ne supportant plus un seul chant de Noël, il éteignit la télé et se laissa sombrer dans un sommeil alcoolisé où il combattait, depuis trop d’années, ses démons.

Ce fut le bruit du couvercle de la poubelle, au fond du jardin, qui l’avertit. Ses sens, bien que ralentis par trop de bières, ne pouvaient pas le tromper. C’était le foutu soir de Noël, et tout était éteint chez lui. Une saloperie de cambrioleur a dû se dire que la maison serait vide, et que ce serait le bon moment pour venir se servir. Servi, il allait l’être. Henry se déplaça en silence jusqu’au meuble où trônait la télévision, en ouvrit le tiroir du bas, normalement destiné aux dvds, pour en sortir un fusil à pompes gros calibre. Il était maître en sa demeure et aucun parasite, dont cette société pullulait, ne pénétrerait chez lui. Sa vision était floue, l’alcool n’aidant pas, mais son ouïe fonctionnait à merveilles et un salopard se trouvait sur son perron, il en était sûr. Il s’approcha doucement et vérifia que son fusil était bien chargé. Il fabriquait lui-même ses cartouches à la cave. Celles vendues par le Wal-Mart d’à côté étaient pour les gonzesses. Alors que sa vue s’adaptait maintenant à la pénombre, il vit la poignée de la porte d’entrée tourner doucement. Erreur fatale pour le salopard. Il tira directement au travers de la porte, à hauteur de poitrine. La détonation assourdissante de son arme fut suivi par trois sons que son cerveau eu du mal à associer. Le premier fut le bois de la porte qui vola en éclats pour laisser un gigantesque trou. Le second fut logique, le bruit d’un corps s’affalant sur son perron, mais le troisième fut un cri lointain de femme, au moins depuis la rue.

Il s’avança pour regarder agoniser le fumier qui voulait pénétrer chez lui. Un père noël, allongé sur le dos, respirait par saccades alors que le rouge de son costume était orné d’une tache plus sombre entre le cou et le ventre. Il crachait du sang à chaque respiration, imbibant une fausse barbe qui se collait à son visage. Et ses yeux étonnés et suppliants étaient ceux de David, tandis qu’au bout de l’allée, une femme apprêtée courait désespérément vers son époux mourant tandis que deux petits garçons garderaient à tout jamais l’image de leur grand-père, jusqu’alors inconnu, tuant leur père déguisé en père noël… avant de mettre son fusil dans sa propre bouche et tirer une nouvelle fois…

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